mercredi 21 octobre 2009

Galerie des mirages

Nous étions assis à cette table et le jour tombait. Les lumières dorées, les velours, les thés précieux, le bois sombre, rien n'était si chaleureux que la voix dont vous m'entreteniez cet après-midi là. Sa gravité, sa douceur, votre bienveillance et l'enjouement avec lequel vous m'amusiez, mélancolique, recouvraient toutes mes perceptions, ne laissant vaguement affleurer que ce contraste - les tons chauds de l'intérieur, la transparence des verrières sur la galerie glacée. J'étais si profondément absorbée dans votre présence que parfois le sens de vos phrases m'échappait. Vous me conseilliez le chocolat chaud. Vous étiez aimable, prévenant, généreux. Je m'hypnotisais de cet accord entre vous et vos lieux. Les vernis patinés, l'exquise architecture, le confort raffiné, les bruits discrets. Je n'osais presque rien dire, j'aurais eu tant à vous confier. Vous étiez ma peine et ma consolation. Mes sentiments pour vous, je les laissais s'éteindre sans bruit, comme meurent les braises, m'y réchauffant doucement dans cette lumière aux tons de miel. Par bonté vous vouliez bien n'en rien voir, et n'en avoir rien vu. Peu de musique, du thé, et puis un autre thé. Je suis assise à une autre table et de là je regarde aujourd'hui l'endroit où nous nous tenions alors. La salle m'avait paru plus grande, j'étais transie de froid. Chaque année les premiers brouillards me rappellent ce long après-midi d'automne et je vous écris.
Mais soudain un rien, un manque - la bizarre consonnance d'un nom, l'angle particulier d'une entrée - éclaire d'un jour brusque ma mémoire embrumée, dissipant l'illusion. C'était une autre galerie, un autre salon de thé, sous d'autres luminaires. Ce lieu que, du fond d'un souvenir engourdi, j'aurais eu tant de mal à reconnaître se dérobe à nouveau à mes sens ; ce thé que nous avons pris ensemble persiste quelque part, ailleurs, hors de ma vue, et retrouver le lieu pourra seul me confirmer que nous n'y sommes plus.

lundi 28 septembre 2009

J'ai ma religion singulière.

Elle a ses fêtes, ses prescriptions, ses interdits propres.
Elle a ses pénitences et ses jeûnes.
Ses jours de colère. Ses résurrections.
Elle a ses prophètes et ses saints, son sacré, son sublime.
Pas d'excommunications.
Nul autre ne la suit.
Par temps de nuit, je m'y tiens serrée.

jeudi 28 mai 2009

14.

Je joue du luth.
J'écoute du luth.
Et remonte ma mémoire.
A la première génération, il y eut quatre filles, aucun garçon. La quatrième de ces maudites filles en subit une telle culpabilité qu'elle donna par la suite toujours raison aux garçons, jamais aux filles, et fut une mère froide.
A la seconde génération, l'une des filles de la précédente souffrit tant de ce manque qu'elle demeura toujours enfant : toujours vulnérable, jamais responsable, proie pour l'homme vindicatif qui se l'était accaparée.
A la troisième génération, cet homme fut incestueux envers ses filles. Comment leur mère les aurait-elle protégées, elle dont il faut prendre soin comme si elle était l'enfant de ses propres enfants ?
La quatrième génération, tout le monde se demande pourquoi elle tarde tant à venir. Mais si chaque fille a subi pire que sa propre mère, connaît-on assez la valeur du temps mort ?
Je berce un luth contre mon ventre vide.

dimanche 5 avril 2009

13.

Je joue du luth.
Et je viens enfin de trouver de nouvelles basses très harmonieuses pour le thème des Folies d'Espagne sur lequel je brode sans discontinuer ces jours-ci.
Des basses profondes, vibrantes et obscures ce qu'il faut. Alors je les répète inlassablement à mon luth pour les lui faire goûter, je m'enfonce dans ces sonorités hypnotisantes comme dans une très suave et très lointaine méditation. Ce n'est pas trop difficile à jouer. C'est d'une beauté vertigineuse. Je m'en étourdis.
Et c'est précisément ce moment que choisit ma fichue douleur au poignet pour revenir de plus belle.

vendredi 3 avril 2009

12.

Je joue du luth.
Matin et soir.
Comme jadis celle des araignées, j'ai décidé de vaincre ma peur des insectes xylophages. Et plutôt que d'enfermer toujours mon luth dans son petit cercueil, de le laisser prendre l'air, de lui faire une place sur une jolie table où vingt fois le jour je le croise du regard, posé bien à plat sur ses cordes, montrant sa coque brillante comme un gigantesque grain de café mordoré, le saisis avec précaution et lui parle un peu avec les doigts.
De nous deux, c'est moi la muette et lui l'aveugle.
L'inviter à s'installer ici, tout à côté, cela nous a beaucoup rapprochés je crois.
Et je me rassure en pensant que les vibrations du son éloignent sans doute les capricornes aussi efficacement que les fermoirs de métal ou l'odeur du bois de cèdre.

mardi 31 mars 2009

11.

Je joue du luth.
Et malgré tout ce qu'il m'a apporté et ce qu'il m'apporte encore, je me pose sérieusement la question d'en jouer à présent toute seule, de me passer de ce rendez-vous mensuel avec mon professeur.
Parce que l'idée de travailler en vue du contrôle d'une autorité me refroidit.
Parce que la temporalité de cette échéance mensuelle perturbe mon rythme.
Parce que j'ai envie de m'approprier la relation à l'instrument.
Une tentation contre laquelle je lutte, sans mauvais jeu de mots, car je sais combien une autre oreille améliore mon écoute.
Ainsi...
"La colombe légère, lorsque, dans son libre vol, elle fend l’air dont elle sent la résistance, pourrait s’imaginer qu’elle réussirait bien mieux encore dans le vide."

dimanche 15 mars 2009

10.

Je joue du luth.
Mais je suis bien trop tendue pour cela. Les cordes, elles, sont tendues ; moi je ne devrais pas l'être. Le luth est un apprentissage du laisser-aller. Crispé sur l'instrument, l'on obtient peu de musique et beaucoup de douleurs. Les épaules, les poignets se contractent et souffrent. Il faudrait flotter avec lui, et je m'y accroche comme à un dernier radeau.
Jouer du luth aide à vous détendre. Mais si comme moi vous êtes tendu à vous rompre, alors vous n'en obtiendrez pas la détente suffisante à bien jouer.
Il faudrait, par ailleurs, relâcher beaucoup de tensions.
Alors j'ai l'impression qu'au lieu des cordes, ce sont mes propres tendons, ligaments et nerfs que du bout des doigts j'agace et fais vibrer.