Apportez-moi, amis, pour seul présent, de la gaieté. J’y répondrai, bien sûr, j’apporterai ma part, j’enchérirai, et ce sera une agréable soirée ; mais sur telle chose qui, au détour d’une conversation, par accident affleure, n’insistons pas. Ne me demandez pas. Car j’y répondrais aussi, un bien mince aiguillon me suffirait pour d’un coup épancher mon cœur, et installer un malaise durable. Gardons toutes choses gaies et légères. C’est très laid, ce que j’ai là, juste sous la peau, prêt à jaillir, que j’aimerais tant confier, que je saisirais n’importe quel prétexte pour confier, qu’il ne faut pas me tenter de confier, non il ne le faut pas. Je ne demande qu’à en parler mais vous regretteriez. Car je ne vous ferais pas simplement partager mon malaise. Ce qui m’est arrivé vous serait également insupportable. Vous pourriez avoir, et ce serait le plus pénible, envie d’y changer quelque chose. Mais vous n’y pouvez rien changer. Cela s’est passé il y a si longtemps. C’est un monstre qui remonte de telles profondeurs pour nous engloutir dans sa blanche tristesse. Vous apprenez à l’instant seulement ce qui jadis s’est passé, et c’est alors pour vous comme si cela venait d’avoir lieu, comme si l’on pouvait se battre contre une telle injustice. Mais cette guerre a été perdue il y a longtemps déjà. Vous hurlez d’impuissance de ce combat manqué. Vous vous exclamez comme si l’on pouvait encore refuser, comme si la force de votre refus pouvait changer quelque chose au passé, « Mais ce n’est pas possible ! », mais ce n’est pas possible. Cela est, et nul n’a plus le choix. De vos cris, de vos refus, vous ne me faites que souffrir un peu plus. Que l’on ne me secoue pas, c’est si douloureux. Je ne peux pas ne pas vous faire ce mal qu’est la connaissance de mon mal, si vous me forcez à vous le dire. Je ne pourrai plus jamais vous dire que tout va bien, et il n’est pas en votre pouvoir de réparer ce qui a été fait, de toute votre bonne volonté. Il n’y aurait pas de retour en arrière. Je ne peux pas ne pas avoir vécu ce que j’ai vécu.
Je ne peux que le taire.
Apportez-moi, amis, pour seul présent, de la gaieté.
vendredi 1 janvier 2010
mercredi 30 décembre 2009
Frère ancien
A mes questions sur ce livre que tu as écrit tu pourrais me dire, mais non, c’est un roman, un œuvre d’imagination, il ne faut pas confondre l’auteur et son personnage, et je te répondrais dans ce cas comment sais-tu, de cette intelligence qui n’est pas documentaire, comment sais-tu que la douleur dans les yeux des enfants abusés est comme un lac de glace, qu’à cela ils se reconnaissent entre eux sans erreur possible, que cette béante faille les désigne également comme proie à qui en cherche une, si cela ne t’a jamais concerné dis-moi donc comment tu en as cette connaissance de l’intérieur, si tu savais comme cela me fait mal pour toi, si tu savais comme j’aimerais ne pas partager ce savoir avec toi.
jeudi 10 décembre 2009
18.
On reconnaît un luth qui n'a pas joué depuis quelques temps à sa voix un peu nasale, aiguë, insatisfaisante, restant à la surface du son. Un luth qui vient d'être accordé, cela crie un peu. Comme s'il était devenu intolérant au contact : se recroquevillant sous les doigts, tendu d'appréhension. Un peu pincé. Nous ne sommes plus si intimes.
Travailler le son, jour après jour, pas seulement mes mouvements, mais aussi ses réponses, le jouer pour que la réponse soit détendue, généreuse, accueillante, lentement le rassurer pour que sa voix se fasse plus grave et plus profonde, pour qu'il se donne à nouveau tout entier en rondes vibrations, c'est un peu comme tenir dans ses mains un morceau d'ambre, que l'on enveloppe doucement de ses paumes pour le chauffer doucement - sa couleur change, sa surface semble plus douce, et enfin il restitue autant de chaleur qu'on lui a communiqué.
Jour après jour, mon luth emmagasine du rayonnement infra-rouge.
Travailler le son, jour après jour, pas seulement mes mouvements, mais aussi ses réponses, le jouer pour que la réponse soit détendue, généreuse, accueillante, lentement le rassurer pour que sa voix se fasse plus grave et plus profonde, pour qu'il se donne à nouveau tout entier en rondes vibrations, c'est un peu comme tenir dans ses mains un morceau d'ambre, que l'on enveloppe doucement de ses paumes pour le chauffer doucement - sa couleur change, sa surface semble plus douce, et enfin il restitue autant de chaleur qu'on lui a communiqué.
Jour après jour, mon luth emmagasine du rayonnement infra-rouge.
mardi 1 décembre 2009
17.
Reprendre le luth. J'en avais un peu peur. Que sont en tout ce temps mes doigts devenus ?
Courbatures dans le dos, les épaules, après le premier soir, comme si je m'étais muée en femme de pierre.
Il me sera impossible de recommencer là où je m'étais arrêtée. ânonner péniblement des pièces que je maîtrisais si bien il y a quelques mois. Entendre le sentiment fuir sous les difficultés techniques. Mes doigts gourds. Rabâcher avec dégoût des airs que je ne parviendrai plus à sentir de l'intérieur. Je ne le pourrai pas.
Alors je commence à neuf. Je change de position de jeu, de place où jouer, prends de nouvelles pièces, trouve à mon luth un autre et meilleur lieu de repos.
Voilà l'angoisse et l'ennui dissipés. Je joue du luth.
Courbatures dans le dos, les épaules, après le premier soir, comme si je m'étais muée en femme de pierre.
Il me sera impossible de recommencer là où je m'étais arrêtée. ânonner péniblement des pièces que je maîtrisais si bien il y a quelques mois. Entendre le sentiment fuir sous les difficultés techniques. Mes doigts gourds. Rabâcher avec dégoût des airs que je ne parviendrai plus à sentir de l'intérieur. Je ne le pourrai pas.
Alors je commence à neuf. Je change de position de jeu, de place où jouer, prends de nouvelles pièces, trouve à mon luth un autre et meilleur lieu de repos.
Voilà l'angoisse et l'ennui dissipés. Je joue du luth.
vendredi 27 novembre 2009
16.
D'abord il y eut le blond, Le rêveur, c'était en un autre lieu, j'habitais seule avec lui une chambre si petite, son étui seul prenait près d'un quart de la place disponible, je le déplaçais sans cesse pour déplier le lit, mettre la table, ranger des vêtements, mettre des chaussures. Une jolie voix lointaine, comme d'une jeune fille pâle aux yeux languissants. J'y passais des heures à apprivoiser les sons. Puis il fallut le rendre. Des adieux déchirants : comme on s'attache !
C'est un mois plus tard que je reçus Le Rouge. Sublime, haut en couleurs, d'une beauté altière et pleine comme une femme de trente ans, et cela le décrit à l'oeil comme à l'oreille. Voix ronde et longuement vibrante, chaleur du vernis. Lui n'avait pas de nom.
Alors je l'ai appelé Le Rouge, car c'est sa belle couleur, et en hommage à Rackham Le Rouge.
Vacarme Le Rouge. Alors que le plus puissant des luths, finalement, fait si peu de bruit - à peine plus que pour l'oreille de qui le tient serré contre lui.
C'est un mois plus tard que je reçus Le Rouge. Sublime, haut en couleurs, d'une beauté altière et pleine comme une femme de trente ans, et cela le décrit à l'oeil comme à l'oreille. Voix ronde et longuement vibrante, chaleur du vernis. Lui n'avait pas de nom.
Alors je l'ai appelé Le Rouge, car c'est sa belle couleur, et en hommage à Rackham Le Rouge.
Vacarme Le Rouge. Alors que le plus puissant des luths, finalement, fait si peu de bruit - à peine plus que pour l'oreille de qui le tient serré contre lui.
mardi 24 novembre 2009
15.
Je joue du luth. A nouveau, après plus de dix mois de silence.
Une courte cicatrice sur mon poignet droit, dix mois résumés sur un centimètre et demi.
Hier je l'ai ressorti pour la première fois de son petit cercueil noir. Vingt-quatre cordes silencieuses le temps que mes tendons veuillent bien cesser de hurler.
Un peu de crainte. Qu'il soit devenu comme ces solitaires qui perdent l'usage de leur voix. Elle devient grêle, sèche, fragile, grinçante, inhospitalière.
Mais avant même de l'accorder, un simple effleurement ouvre déjà des mondes. Mon luth, à peine le touche-t-on, résonne comme un caveau, comme une porte d'église, comme l'univers étoilé sous sa table d'harmonie.
Une courte cicatrice sur mon poignet droit, dix mois résumés sur un centimètre et demi.
Hier je l'ai ressorti pour la première fois de son petit cercueil noir. Vingt-quatre cordes silencieuses le temps que mes tendons veuillent bien cesser de hurler.
Un peu de crainte. Qu'il soit devenu comme ces solitaires qui perdent l'usage de leur voix. Elle devient grêle, sèche, fragile, grinçante, inhospitalière.
Mais avant même de l'accorder, un simple effleurement ouvre déjà des mondes. Mon luth, à peine le touche-t-on, résonne comme un caveau, comme une porte d'église, comme l'univers étoilé sous sa table d'harmonie.
mercredi 21 octobre 2009
Galerie des mirages
Nous étions assis à cette table et le jour tombait. Les lumières dorées, les velours, les thés précieux, le bois sombre, rien n'était si chaleureux que la voix dont vous m'entreteniez cet après-midi là. Sa gravité, sa douceur, votre bienveillance et l'enjouement avec lequel vous m'amusiez, mélancolique, recouvraient toutes mes perceptions, ne laissant vaguement affleurer que ce contraste - les tons chauds de l'intérieur, la transparence des verrières sur la galerie glacée. J'étais si profondément absorbée dans votre présence que parfois le sens de vos phrases m'échappait. Vous me conseilliez le chocolat chaud. Vous étiez aimable, prévenant, généreux. Je m'hypnotisais de cet accord entre vous et vos lieux. Les vernis patinés, l'exquise architecture, le confort raffiné, les bruits discrets. Je n'osais presque rien dire, j'aurais eu tant à vous confier. Vous étiez ma peine et ma consolation. Mes sentiments pour vous, je les laissais s'éteindre sans bruit, comme meurent les braises, m'y réchauffant doucement dans cette lumière aux tons de miel. Par bonté vous vouliez bien n'en rien voir, et n'en avoir rien vu. Peu de musique, du thé, et puis un autre thé. Je suis assise à une autre table et de là je regarde aujourd'hui l'endroit où nous nous tenions alors. La salle m'avait paru plus grande, j'étais transie de froid. Chaque année les premiers brouillards me rappellent ce long après-midi d'automne et je vous écris.
Mais soudain un rien, un manque - la bizarre consonnance d'un nom, l'angle particulier d'une entrée - éclaire d'un jour brusque ma mémoire embrumée, dissipant l'illusion. C'était une autre galerie, un autre salon de thé, sous d'autres luminaires. Ce lieu que, du fond d'un souvenir engourdi, j'aurais eu tant de mal à reconnaître se dérobe à nouveau à mes sens ; ce thé que nous avons pris ensemble persiste quelque part, ailleurs, hors de ma vue, et retrouver le lieu pourra seul me confirmer que nous n'y sommes plus.
Mais soudain un rien, un manque - la bizarre consonnance d'un nom, l'angle particulier d'une entrée - éclaire d'un jour brusque ma mémoire embrumée, dissipant l'illusion. C'était une autre galerie, un autre salon de thé, sous d'autres luminaires. Ce lieu que, du fond d'un souvenir engourdi, j'aurais eu tant de mal à reconnaître se dérobe à nouveau à mes sens ; ce thé que nous avons pris ensemble persiste quelque part, ailleurs, hors de ma vue, et retrouver le lieu pourra seul me confirmer que nous n'y sommes plus.
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