jeudi 11 mars 2010

22.

Ce rythme m'obsède. Comment rompre la transmission ?
A la première génération, il y eut quatre filles, aucun garçon. La quatrième de ces maudites filles en subit une telle culpabilité qu'elle donna par la suite toujours raison aux garçons, jamais aux filles, et fut une mère froide, assujettie à un mari discrètement tyrannique.
A la seconde génération, deux filles, deux garçons.
Le dernier de ces enfants, un garçon, vint tardivement, alors qu'une sourde guerre minait ses parents. Sa mère reporta toute son affection sur lui.
Le dernier de ces enfants, mon oncle, s'est tranché les veines à la veille de la saint Valentin dernière.
C'était un homme généreux, drôle, intelligent, beau. Je n'aurais pas imaginé tant pleurer.
Il était aimé de tous, et à présent il est mort.

mercredi 10 février 2010

D'une plus grande lumière

Rue Malebranche à Paris, les beaux jours à certaines heures, les fenêtres des immeubles de la rive nord réfléchissent la lumière du soleil sur la façade des immeubles de la rive sud. Ces taches de lumière déformée ont une grâce particulièrement touchante.
Deux falaise se faisant face, l'une sombre, l'autre ornée de claires taches de rousseur. Je ne sais pas si je préférerais habiter ces immeubles du sud, qui sont si jolis lorsque leur façade s'anime ainsi de rayons, ou ceux du nord qui leur font face, pour pouvoir depuis leur dignité austère contempler les jeux de la lumière.
Ainsi lorsque je vois dans ton regard s'allumer cet éclat d'admiration dont je connais si bien la douce brûlure intérieure je me demande ce qui vaut mieux, d'être la source de la lumière ou l'oeil où elle se réfléchit.

lundi 1 février 2010

Il y a longtemps, la jeunesse

Mon arrière-grand-mère à dix-huit ans.

Bien sûr, je ne l’ai pas connue à cet âge-là, mais plutôt à quatre-vingt-dix-huit, peu avant sa mort, blanche, desséchée et voûtée, semblant une gentille souris.

Mais j’ai une photo d’elle à la peau lisse et pleine.

A dix-huit ans, elle me ressemblait beaucoup, à quelques traits près que je retrouve disséminés ailleurs dans la famille.

Une coiffure modeste dans l’atelier du photographe. Un maintien modeste aussi – mon arrière grand-mère à dix-huit ans ne se tenait pas très droite, malgré la pose intimidée.

Un front calme, un visage puissamment construit.

Elle a eu ma grand-mère, qui était sa quatrième fille, à un âge que je ne vais pas tarder à atteindre.

Comme c’est étrange – à dix-huit ans, elle ne ressemble pas à la jeune fille que j’étais à dix-huit ans. Elle ressemble à moi, près de trente.

vendredi 29 janvier 2010

21.

Certains accords sont particulièrement touchants.
Pour les notes nues, c'est autre chose.
Mais dernièrement j'ai eu un coup de foudre pour le La que l'on peut jouer avec le premier choeur. Je ne sais pas pourquoi. Simple, il est particulièrement beau.
Peut-être rencontre-t-il tout particulièrement la structure singulière de mon luth. Peut-être est-il construit pour ce son-là.
Mais j'y entends un cri d'une beauté déchirante et calme à la fois, prolongé vers d'incroyables profondeurs d'échos.
Pas la note la plus haute que je puisse jouer. Mais la plus lointaine, oui.

mardi 26 janvier 2010

20.

A toujours m'entendre parler de luth tu me demandes si je fais des concerts, tu t'imagines que je joue merveilleusement.
Tu serais fort déçu.
Je ne joue pas avec assez d'acharnement pour être une grande instrumentiste.
Je ne vis pas pour le luth.
Je vis pour le plaisir.
De la même manière que je joue du luth : pour le plaisir.

dimanche 17 janvier 2010

Sur les brisées

Tu m'avais parlé des traces de lapins que l'on voyait dans la neige alors j'ai eu envie d'y aller moi aussi. J'avais regretté de n'être pas là la veille, à pouvoir faire cette promenade avec toi, alors j'y suis retournée seule.
J'ai trouvé le coin de forêt, j'ai trouvé la neige qui n'y était plus pour longtemps, j'ai trouvé les petites traces des lapins si intéressantes, avec les pattes arrières en V et les pattes avant jointes, trois petits trous en triangle dans la neige, chaque série de trois à des distances incroyables de celle qui précède et de celle qui suit. Les lapins, on ne les voit jamais, mais leurs traces sont bondissantes.
Et puis il y avait d'autres traces. Qui m'ont fait un peu peur, ces traces de grands pieds dans ce coin de forêt solitaire. Quelqu'un était passé là. Je marchais juste derrière. Quelqu'un était peut-être encore là, juste en avant de moi ?
ça m'a frappé tout d'un coup. S'il n'y avait qu'une seule piste de pas depuis la dernière neige, c'étaient forcément les tiens. Je suivais tes pas de la veille, si remarquables avec leur grand soleil sous le talon. Je t'ai suivie souriante. J'ai remarqué l'endroit où tu t'es accroupi pour regarder de plus près les petites traces de lapins. Et celui parmi les hauts taillis de ronces où tu as tourné à gauche et non à droite. A cet endroit, un lapin aussi avait tourné. Vos pistes s'entremêlaient. Tu avais marché soigneusement à côté, laissant ses petites marques en triangle intactes dans la neige.
Pour tout cela aussi je t'aime.
C'était si joyeux, cette promenade avec toi.

mardi 12 janvier 2010

19.

Dernier avatar en date des aventures de l'étui de mon luth : ces deux gamins surexcités par la neige qui nous ont suivis pendant quelques centaines de mètres, en plein délire guerrier, persuadés que forcément, dans la "boîte à volon", il y avait autre chose qu'un violon. Bruits de mitraillette à l'appui.
Non, évidemment, il n'y a pas de violon dans la "boîte à violon".
Puisqu'il y a un luth.
Un luth, doux instrument à l'homophonie belliqueuse.