lundi 29 mars 2010

25.

Pas de luth ces jours-ci.
Cette idée qui me tourne en tête, obsédante, point mes entrailles, crispe mon front.
Quelque chose que j'ai appris récemment. Que je comprends fort bien. Qui n'a rien de choquant. Qui me plaît plutôt. Mais surprenant. Et qui jette un éclairage nouveau sur toutes ces dernières années et l'ensemble de mes relations avec vous.
Et soudain le monde me semble dangereux.
Toutes mes forces sont bandées, non pas contre cette vérité nouvelle, mais pour en palper les contours, la texture, les possibilités.
Je vis sur mes gardes, avec précautions.
Le sol sur lequel je marchais, je ne suis plus certaine que ce ne soit pas un plafond. Comme si j'étais déjà passée à travers. Comme si je les avais toujours confondus. Ma tête tourne.
Quelquefois en passant je caresse mon luth qui murmure timidement.
Pas assez d'espace en ce moment dans ma tête pour le faire résonner.
Je voudrais prendre une grande inspiration, m'emplir d'air sonnant, jouer du luth.

mercredi 17 mars 2010

24.

Je joue du luth et le but n'est pas tant la fin de la pièce que la recherche du beau son. Le but est le chemin, non son terme. Je joue du luth lentement, polissant chaque note.
Et ces temps-ci ce qui me travaille est la double contrainte de ma main droite - le pouce pour les basses, majeur, index, annulaire pour le chant. Il me faudrait jouer les basses avec décision, le pouce droit comme un morceau de bois, le chant avec émotion, les doigts souples comme un voile ondoyant. Raidir l'un, laisser flotter les autres.
Chacune de ces nécessités contamine l'autre.
J’œuvre à faire de ma main deux mains - ou une main faite de deux matières, l'une poreuse, l'autre non, comme les billes d’agate.

lundi 15 mars 2010

Les mots volés

C'est à peine un blog, ici.

Pas de catégories. Pas d'étiquettes. Pas de liens, pas de Facebook, de Twitter, d'icônes ludiques. A peine des commentaires. Je n'utilise que du bout des doigts les possibilités de l'outil.

Ces mots pourraient aussi bien être consignés dans les pages d'un petit carnet.

Mais curieusement ils sont plus sûrement anonymes ici, exposés à tous et au milieu de tous, que chez moi, cachés au fond d'un tiroir.

Nul ne viendra les chercher.

Comme au flanc d'une falaise battue de vent, que seuls les oiseaux de mer peuvent atteindre.

vendredi 12 mars 2010

23.

Chacun à présent s'interroge. Comment quelqu'un d'aussi gai a-t-il pu soudainement se tuer ?
Mais moi je sais. Ils auraient tous été si surpris.
Nul d'entre nous ne confie ses idées noires. Un bon fils, une bonne fille ne cause pas d'inquiétude à ses parents. Il ne laisse pas paraître ce qui le ronge. Comme le petit spartiate de l'histoire, il se laisse dévorer de l'intérieur, sans un cri.
Jusqu'au moment où la souffrance est trop grande pour la porter seul ; mais alors à qui la dire ? C'est quelque chose que nous n'avons jamais appris.
Il est tout seul à présent, et pour toujours.
Plus personne ne pourra jamais lui offrir une oreille compréhensive.
Je joue du luth.

jeudi 11 mars 2010

22.

Ce rythme m'obsède. Comment rompre la transmission ?
A la première génération, il y eut quatre filles, aucun garçon. La quatrième de ces maudites filles en subit une telle culpabilité qu'elle donna par la suite toujours raison aux garçons, jamais aux filles, et fut une mère froide, assujettie à un mari discrètement tyrannique.
A la seconde génération, deux filles, deux garçons.
Le dernier de ces enfants, un garçon, vint tardivement, alors qu'une sourde guerre minait ses parents. Sa mère reporta toute son affection sur lui.
Le dernier de ces enfants, mon oncle, s'est tranché les veines à la veille de la saint Valentin dernière.
C'était un homme généreux, drôle, intelligent, beau. Je n'aurais pas imaginé tant pleurer.
Il était aimé de tous, et à présent il est mort.

mercredi 10 février 2010

D'une plus grande lumière

Rue Malebranche à Paris, les beaux jours à certaines heures, les fenêtres des immeubles de la rive nord réfléchissent la lumière du soleil sur la façade des immeubles de la rive sud. Ces taches de lumière déformée ont une grâce particulièrement touchante.
Deux falaise se faisant face, l'une sombre, l'autre ornée de claires taches de rousseur. Je ne sais pas si je préférerais habiter ces immeubles du sud, qui sont si jolis lorsque leur façade s'anime ainsi de rayons, ou ceux du nord qui leur font face, pour pouvoir depuis leur dignité austère contempler les jeux de la lumière.
Ainsi lorsque je vois dans ton regard s'allumer cet éclat d'admiration dont je connais si bien la douce brûlure intérieure je me demande ce qui vaut mieux, d'être la source de la lumière ou l'oeil où elle se réfléchit.

lundi 1 février 2010

Il y a longtemps, la jeunesse

Mon arrière-grand-mère à dix-huit ans.

Bien sûr, je ne l’ai pas connue à cet âge-là, mais plutôt à quatre-vingt-dix-huit, peu avant sa mort, blanche, desséchée et voûtée, semblant une gentille souris.

Mais j’ai une photo d’elle à la peau lisse et pleine.

A dix-huit ans, elle me ressemblait beaucoup, à quelques traits près que je retrouve disséminés ailleurs dans la famille.

Une coiffure modeste dans l’atelier du photographe. Un maintien modeste aussi – mon arrière grand-mère à dix-huit ans ne se tenait pas très droite, malgré la pose intimidée.

Un front calme, un visage puissamment construit.

Elle a eu ma grand-mère, qui était sa quatrième fille, à un âge que je ne vais pas tarder à atteindre.

Comme c’est étrange – à dix-huit ans, elle ne ressemble pas à la jeune fille que j’étais à dix-huit ans. Elle ressemble à moi, près de trente.