samedi 20 novembre 2010
A la toi
J'aimerais beaucoup, un jour, satisfaire tous tes fantasmes - car je sais que j'y suis, dans tes fantasmes - mais je sais aussi, hélas, avec certitude que dans tes fantasmes, je ne suis pas du tout moi.
jeudi 11 novembre 2010
29.
Et vous qui arrivez maintenant, vous lirez tout en sens inverse de celui où cela a été écrit.
Non que l'écoulement du temps ait une telle importance. C'est une basse continue, sourde et cyclique.
Mais c'est une idée étrange à penser. Vous remonterez les mots comme vers leur source.
Non que l'écoulement du temps ait une telle importance. C'est une basse continue, sourde et cyclique.
Mais c'est une idée étrange à penser. Vous remonterez les mots comme vers leur source.
mercredi 10 novembre 2010
Entre les pages
Cela fait si longtemps que je suis guérie de vous.
Aujourd'hui j'ai relu une lettre. Non une lettre de vous. Une lettre de moi. Jamais elle ne tomba sous vos yeux ; ni sous ceux de quiconque. Enfin je l'espère.
J'ai relu cette lettre, elle était cachée entre les pages d'un livre, non comme chez Edgard Poe, qui se serait contenté d'en faire un marque-page : je ne suis pas assez confiante, la lettre était scellée à l'intérieur de la couverture, que j'ai dû déchirer un peu pour récupérer la lettre.
Je l'avais scellée comme un talisman pour qu'elle ne soit jamais lue. Mais aujourd'hui je l'ai rompu, non parce que c'était important, mais précisément parce que d'importance cela n'en a plus ; plus du tout. Et ces mots et ces sentiments que je pensais gravés si profondément en moi que je n'aurais plus jamais besoin de les relire, aujourd'hui je les ai si totalement oubliés que c'est avec curiosité que je découpe l'enveloppe. Je ne sais plus du tout ce que je vais trouver. Le ventre qui se noue pourtant en déchirant avec fébrilité, pas très proprement, le papier qui l'enclot. Je crains la honte et mes gémissements passés.
Mais non. La lettre est plutôt gaie, vive et rapide malgré la longueur de mes épanchements. Elle me plait encore. Elle exprime avec précision des sentiments d'une grande sincérité.
Cette lettre a six ans, presque jour pour jour.
Presque jour pour jour cela fait cinq ans que se sont détruites à jamais toutes les illusions que j'y couvais.
Mon coeur a tant changé, et vous-même, je ne vois plus du tout en vous celui à qui j'écrivais alors.
Pourtant c'est un langage que je comprends toujours. Et toujours je trouve joli ce frais jardin de l'absolu délire où je me complaisais à languir.
Aujourd'hui j'ai relu une lettre. Non une lettre de vous. Une lettre de moi. Jamais elle ne tomba sous vos yeux ; ni sous ceux de quiconque. Enfin je l'espère.
J'ai relu cette lettre, elle était cachée entre les pages d'un livre, non comme chez Edgard Poe, qui se serait contenté d'en faire un marque-page : je ne suis pas assez confiante, la lettre était scellée à l'intérieur de la couverture, que j'ai dû déchirer un peu pour récupérer la lettre.
Je l'avais scellée comme un talisman pour qu'elle ne soit jamais lue. Mais aujourd'hui je l'ai rompu, non parce que c'était important, mais précisément parce que d'importance cela n'en a plus ; plus du tout. Et ces mots et ces sentiments que je pensais gravés si profondément en moi que je n'aurais plus jamais besoin de les relire, aujourd'hui je les ai si totalement oubliés que c'est avec curiosité que je découpe l'enveloppe. Je ne sais plus du tout ce que je vais trouver. Le ventre qui se noue pourtant en déchirant avec fébrilité, pas très proprement, le papier qui l'enclot. Je crains la honte et mes gémissements passés.
Mais non. La lettre est plutôt gaie, vive et rapide malgré la longueur de mes épanchements. Elle me plait encore. Elle exprime avec précision des sentiments d'une grande sincérité.
Cette lettre a six ans, presque jour pour jour.
Presque jour pour jour cela fait cinq ans que se sont détruites à jamais toutes les illusions que j'y couvais.
Mon coeur a tant changé, et vous-même, je ne vois plus du tout en vous celui à qui j'écrivais alors.
Pourtant c'est un langage que je comprends toujours. Et toujours je trouve joli ce frais jardin de l'absolu délire où je me complaisais à languir.
mardi 25 mai 2010
Songe des routes
Dans l'eau bondissante je répands quelques feuilles bleues, rugueuses comme des langues de chats séchées.
Elles vont couler peu à peu comme feuilles d'automne au fond d'un étang.
Lorsque l'infusion est prête, je la laisse refroidir sans filtrer.
Lorsqu'elle est froide, je la laisse encore, je l'oublie dans un coin à l'ombre, qu'elle soit la plus tranquille.
Enfin je retombe dessus, comme par hasard, et alors je la bois.
Au fond du liquide rose m'attendent les feuilles de la sauge, et la poussière des chemins où elle fut cueillie. La sauge est songe de poussière.
Je ne boirais pas la dernière gorgée, pour n'avoir que le début de la saveur de longue route des grains terreux qui s'y soulèvent, et non leur sécheresse sur la langue.
La poussière attend au fond de l'étang.
Elles vont couler peu à peu comme feuilles d'automne au fond d'un étang.
Lorsque l'infusion est prête, je la laisse refroidir sans filtrer.
Lorsqu'elle est froide, je la laisse encore, je l'oublie dans un coin à l'ombre, qu'elle soit la plus tranquille.
Enfin je retombe dessus, comme par hasard, et alors je la bois.
Au fond du liquide rose m'attendent les feuilles de la sauge, et la poussière des chemins où elle fut cueillie. La sauge est songe de poussière.
Je ne boirais pas la dernière gorgée, pour n'avoir que le début de la saveur de longue route des grains terreux qui s'y soulèvent, et non leur sécheresse sur la langue.
La poussière attend au fond de l'étang.
jeudi 20 mai 2010
28.
Je joue du luth.
Ânonne en boucle ce même passage d'une pièce difficile où mes doigts, à l'aveugle, peinent encore à trouver leur place sans deux ou trois tâtonnement. Main gauche, main droite. Toujours l'une ou l'autre manque au rendez-vous au terme de cette petite phrase qui devrait être si gracieuse.
Et soudain, stupeur.
Dans mon rabâchage mécanique, quelque chose, de très loin, a chanté. Un son puissant et doux dans la voix haute. Inattendu. Je cherche à le reproduire. Le trouve. Le perds à nouveau. Cherche à quoi cela tient. L'angle des doigts, la partie de la pulpe qui touche la corde, l'intensité du mouvement. Et tout ceci en mille nuances innomables qui font la sensualité de cet instrument. Longuement je palpe mes chanterelles, cherchant à cerner ce qui a chanté.
Le mettre en flacon, si possible, pour une autre fois.
Je sais que c'est vain.
Ce soir, je n'ai pas trouvé l'ultime et définitive solution pour avoir à coup sûr un beau son.
Mais je sais qu'il existe, là, à portée de doigts, il m'attend.
Ânonne en boucle ce même passage d'une pièce difficile où mes doigts, à l'aveugle, peinent encore à trouver leur place sans deux ou trois tâtonnement. Main gauche, main droite. Toujours l'une ou l'autre manque au rendez-vous au terme de cette petite phrase qui devrait être si gracieuse.
Et soudain, stupeur.
Dans mon rabâchage mécanique, quelque chose, de très loin, a chanté. Un son puissant et doux dans la voix haute. Inattendu. Je cherche à le reproduire. Le trouve. Le perds à nouveau. Cherche à quoi cela tient. L'angle des doigts, la partie de la pulpe qui touche la corde, l'intensité du mouvement. Et tout ceci en mille nuances innomables qui font la sensualité de cet instrument. Longuement je palpe mes chanterelles, cherchant à cerner ce qui a chanté.
Le mettre en flacon, si possible, pour une autre fois.
Je sais que c'est vain.
Ce soir, je n'ai pas trouvé l'ultime et définitive solution pour avoir à coup sûr un beau son.
Mais je sais qu'il existe, là, à portée de doigts, il m'attend.
lundi 26 avril 2010
27.
Je joue du luth sans regarder mes doigts.
C'est nouveau.
Pas que je les regardasse tant, mais me forcer à rompre absolument ce lien entre l'oeil et le mouvement qui me servait de corde d'assurance à laquelle me raccrocher lors de mes hésitations, oui. Essayer de me guider par la sensation du mouvement, la perception des écarts, plutôt que par la reconnaissance visuelle si problématique des cordes - 24 cordes en plongée !
Mes mains se guident avec une sûreté étonnante. Pas parfaite, loin de là, mais qui m'étonne néanmoins. Comme lorsque je me rends compte que, sans le savoir, je tape sans regarder le clavier. Trois ans d'intimité déjà, elles se sont peu à peu imprégnées de la forme de l'instrument.
Mon pas est encore hésitant.
Mais c'est une certitude, jouer sans regarder ses doigts, c'est beaucoup mieux.
D'abord parce que si l'on n'a pas à pencher le luth vers le haut pour le regarder, on améliore sa position. Au lieu de se recroqueviller sur son nombril-rosace, l'ouvrir comme un oeil vers le monde, là-bas, qui nous écoute, pour l'instant en la personne d'un bienveillant mur blanc.
Ensuite parce que le contact passe mieux de l'ouïe au toucher si l'on supprime un intermédiaire.
Je joue du luth en aveugle.
Nombreuses fausses notes.
Mais dans le noir, on entend mieux les sons.
C'est nouveau.
Pas que je les regardasse tant, mais me forcer à rompre absolument ce lien entre l'oeil et le mouvement qui me servait de corde d'assurance à laquelle me raccrocher lors de mes hésitations, oui. Essayer de me guider par la sensation du mouvement, la perception des écarts, plutôt que par la reconnaissance visuelle si problématique des cordes - 24 cordes en plongée !
Mes mains se guident avec une sûreté étonnante. Pas parfaite, loin de là, mais qui m'étonne néanmoins. Comme lorsque je me rends compte que, sans le savoir, je tape sans regarder le clavier. Trois ans d'intimité déjà, elles se sont peu à peu imprégnées de la forme de l'instrument.
Mon pas est encore hésitant.
Mais c'est une certitude, jouer sans regarder ses doigts, c'est beaucoup mieux.
D'abord parce que si l'on n'a pas à pencher le luth vers le haut pour le regarder, on améliore sa position. Au lieu de se recroqueviller sur son nombril-rosace, l'ouvrir comme un oeil vers le monde, là-bas, qui nous écoute, pour l'instant en la personne d'un bienveillant mur blanc.
Ensuite parce que le contact passe mieux de l'ouïe au toucher si l'on supprime un intermédiaire.
Je joue du luth en aveugle.
Nombreuses fausses notes.
Mais dans le noir, on entend mieux les sons.
samedi 10 avril 2010
26.
J'ai grandi avec un père qui hurlait lorsque je toussais.
Je toussais souvent.
Il hurlait comme pour me faire rentrer mes petites maladies d'enfant dans la gorge.
Comme si cela lui faisait plus mal qu'à moi, comme si je faisais cela pour l'agacer, comme si mes bronchites, bronchiolites, angines, trachéites, pharyngites avaient été des entités capricieuses susceptibles de reculer devant sa colère.
Elles, non.
Moi, oui.
J'ai appris à tout faire en silence.
Avaler de l'air pour bloquer les toux d'irritation. Et puis tout le reste. Tourner les pages d'un livre sans les faire crisser. Marcher sans faire grincer le plancher. Jouer presque immobile sur un tapis épais. Enfant sans reproche, incolore. Surtout ne pas attirer l'attention.
Le piano, c'était atroce. Beaucoup trop sonore. Impossible de jouer sans être entendue. Au premier son, il accourait, se plantait derrière moi, se penchait par-dessus ma tête, me forçant à jouer toute courbée, m'infligeant ses sales bruits de salive et son odeur de sueur aigre, jouant à ma place, me coulant du béton dans la tête, pendant des heures.
J'ai ravalé tous les sons. Tout retenu à l'intérieur.
Parfois à s'agiter trop nombreux ils m'irritent la gorge, alors je tousse. J'avale de l'air. Je ne tousse plus.
Je ne me plains pas.
Je suis si réservée. D'un tempérament égal.
Je crie rarement. J'élève à peine la voix.
Je joue du luth.
J'aimerais apprendre à chanter plus fort. Je n'ose pas, crainte que l'on m'entende. Il faudrait ouvrir la bouche. Laisser sortir. S'aventurer à l'extérieur. Perdre le contrôle. Cela me fait si peur.
Qui sait ce qui pourrait arriver.
Je toussais souvent.
Il hurlait comme pour me faire rentrer mes petites maladies d'enfant dans la gorge.
Comme si cela lui faisait plus mal qu'à moi, comme si je faisais cela pour l'agacer, comme si mes bronchites, bronchiolites, angines, trachéites, pharyngites avaient été des entités capricieuses susceptibles de reculer devant sa colère.
Elles, non.
Moi, oui.
J'ai appris à tout faire en silence.
Avaler de l'air pour bloquer les toux d'irritation. Et puis tout le reste. Tourner les pages d'un livre sans les faire crisser. Marcher sans faire grincer le plancher. Jouer presque immobile sur un tapis épais. Enfant sans reproche, incolore. Surtout ne pas attirer l'attention.
Le piano, c'était atroce. Beaucoup trop sonore. Impossible de jouer sans être entendue. Au premier son, il accourait, se plantait derrière moi, se penchait par-dessus ma tête, me forçant à jouer toute courbée, m'infligeant ses sales bruits de salive et son odeur de sueur aigre, jouant à ma place, me coulant du béton dans la tête, pendant des heures.
J'ai ravalé tous les sons. Tout retenu à l'intérieur.
Parfois à s'agiter trop nombreux ils m'irritent la gorge, alors je tousse. J'avale de l'air. Je ne tousse plus.
Je ne me plains pas.
Je suis si réservée. D'un tempérament égal.
Je crie rarement. J'élève à peine la voix.
Je joue du luth.
J'aimerais apprendre à chanter plus fort. Je n'ose pas, crainte que l'on m'entende. Il faudrait ouvrir la bouche. Laisser sortir. S'aventurer à l'extérieur. Perdre le contrôle. Cela me fait si peur.
Qui sait ce qui pourrait arriver.
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