Je joue du luth.
J'écoute du luth.
Et remonte ma mémoire.
A la première génération, il y eut quatre filles, aucun garçon. La quatrième de ces maudites filles en subit une telle culpabilité qu'elle donna par la suite toujours raison aux garçons, jamais aux filles, et fut une mère froide.
A la seconde génération, l'une des filles de la précédente souffrit tant de ce manque qu'elle demeura toujours enfant : toujours vulnérable, jamais responsable, proie pour l'homme vindicatif qui se l'était accaparée.
A la troisième génération, cet homme fut incestueux envers ses filles. Comment leur mère les aurait-elle protégées, elle dont il faut prendre soin comme si elle était l'enfant de ses propres enfants ?
La quatrième génération, tout le monde se demande pourquoi elle tarde tant à venir. Mais si chaque fille a subi pire que sa propre mère, connaît-on assez la valeur du temps mort ?
Je berce un luth contre mon ventre vide.
jeudi 28 mai 2009
dimanche 5 avril 2009
13.
Je joue du luth.
Et je viens enfin de trouver de nouvelles basses très harmonieuses pour le thème des Folies d'Espagne sur lequel je brode sans discontinuer ces jours-ci.
Des basses profondes, vibrantes et obscures ce qu'il faut. Alors je les répète inlassablement à mon luth pour les lui faire goûter, je m'enfonce dans ces sonorités hypnotisantes comme dans une très suave et très lointaine méditation. Ce n'est pas trop difficile à jouer. C'est d'une beauté vertigineuse. Je m'en étourdis.
Et c'est précisément ce moment que choisit ma fichue douleur au poignet pour revenir de plus belle.
Et je viens enfin de trouver de nouvelles basses très harmonieuses pour le thème des Folies d'Espagne sur lequel je brode sans discontinuer ces jours-ci.
Des basses profondes, vibrantes et obscures ce qu'il faut. Alors je les répète inlassablement à mon luth pour les lui faire goûter, je m'enfonce dans ces sonorités hypnotisantes comme dans une très suave et très lointaine méditation. Ce n'est pas trop difficile à jouer. C'est d'une beauté vertigineuse. Je m'en étourdis.
Et c'est précisément ce moment que choisit ma fichue douleur au poignet pour revenir de plus belle.
vendredi 3 avril 2009
12.
Je joue du luth.
Matin et soir.
Comme jadis celle des araignées, j'ai décidé de vaincre ma peur des insectes xylophages. Et plutôt que d'enfermer toujours mon luth dans son petit cercueil, de le laisser prendre l'air, de lui faire une place sur une jolie table où vingt fois le jour je le croise du regard, posé bien à plat sur ses cordes, montrant sa coque brillante comme un gigantesque grain de café mordoré, le saisis avec précaution et lui parle un peu avec les doigts.
De nous deux, c'est moi la muette et lui l'aveugle.
L'inviter à s'installer ici, tout à côté, cela nous a beaucoup rapprochés je crois.
Et je me rassure en pensant que les vibrations du son éloignent sans doute les capricornes aussi efficacement que les fermoirs de métal ou l'odeur du bois de cèdre.
Matin et soir.
Comme jadis celle des araignées, j'ai décidé de vaincre ma peur des insectes xylophages. Et plutôt que d'enfermer toujours mon luth dans son petit cercueil, de le laisser prendre l'air, de lui faire une place sur une jolie table où vingt fois le jour je le croise du regard, posé bien à plat sur ses cordes, montrant sa coque brillante comme un gigantesque grain de café mordoré, le saisis avec précaution et lui parle un peu avec les doigts.
De nous deux, c'est moi la muette et lui l'aveugle.
L'inviter à s'installer ici, tout à côté, cela nous a beaucoup rapprochés je crois.
Et je me rassure en pensant que les vibrations du son éloignent sans doute les capricornes aussi efficacement que les fermoirs de métal ou l'odeur du bois de cèdre.
mardi 31 mars 2009
11.
Je joue du luth.
Et malgré tout ce qu'il m'a apporté et ce qu'il m'apporte encore, je me pose sérieusement la question d'en jouer à présent toute seule, de me passer de ce rendez-vous mensuel avec mon professeur.
Parce que l'idée de travailler en vue du contrôle d'une autorité me refroidit.
Parce que la temporalité de cette échéance mensuelle perturbe mon rythme.
Parce que j'ai envie de m'approprier la relation à l'instrument.
Une tentation contre laquelle je lutte, sans mauvais jeu de mots, car je sais combien une autre oreille améliore mon écoute.
Ainsi...
"La colombe légère, lorsque, dans son libre vol, elle fend l’air dont elle sent la résistance, pourrait s’imaginer qu’elle réussirait bien mieux encore dans le vide."
Et malgré tout ce qu'il m'a apporté et ce qu'il m'apporte encore, je me pose sérieusement la question d'en jouer à présent toute seule, de me passer de ce rendez-vous mensuel avec mon professeur.
Parce que l'idée de travailler en vue du contrôle d'une autorité me refroidit.
Parce que la temporalité de cette échéance mensuelle perturbe mon rythme.
Parce que j'ai envie de m'approprier la relation à l'instrument.
Une tentation contre laquelle je lutte, sans mauvais jeu de mots, car je sais combien une autre oreille améliore mon écoute.
Ainsi...
"La colombe légère, lorsque, dans son libre vol, elle fend l’air dont elle sent la résistance, pourrait s’imaginer qu’elle réussirait bien mieux encore dans le vide."
dimanche 15 mars 2009
10.
Je joue du luth.
Mais je suis bien trop tendue pour cela. Les cordes, elles, sont tendues ; moi je ne devrais pas l'être. Le luth est un apprentissage du laisser-aller. Crispé sur l'instrument, l'on obtient peu de musique et beaucoup de douleurs. Les épaules, les poignets se contractent et souffrent. Il faudrait flotter avec lui, et je m'y accroche comme à un dernier radeau.
Jouer du luth aide à vous détendre. Mais si comme moi vous êtes tendu à vous rompre, alors vous n'en obtiendrez pas la détente suffisante à bien jouer.
Il faudrait, par ailleurs, relâcher beaucoup de tensions.
Alors j'ai l'impression qu'au lieu des cordes, ce sont mes propres tendons, ligaments et nerfs que du bout des doigts j'agace et fais vibrer.
Mais je suis bien trop tendue pour cela. Les cordes, elles, sont tendues ; moi je ne devrais pas l'être. Le luth est un apprentissage du laisser-aller. Crispé sur l'instrument, l'on obtient peu de musique et beaucoup de douleurs. Les épaules, les poignets se contractent et souffrent. Il faudrait flotter avec lui, et je m'y accroche comme à un dernier radeau.
Jouer du luth aide à vous détendre. Mais si comme moi vous êtes tendu à vous rompre, alors vous n'en obtiendrez pas la détente suffisante à bien jouer.
Il faudrait, par ailleurs, relâcher beaucoup de tensions.
Alors j'ai l'impression qu'au lieu des cordes, ce sont mes propres tendons, ligaments et nerfs que du bout des doigts j'agace et fais vibrer.
mardi 27 janvier 2009
9.
Je joue du luth.
Pendant quinze jours, tous les quinze jours. A peine plus.
A chaque fois que je transporte mon luth, il me faut une semaine, souvent plus, pour ensuite parvenir à le rouvrir. Comme si chaque voyage terminait quelque chose. Je le repose là où il dort, et je n'y reviens plus. Pendant une semaine. Ou plus. Comme si le fait d'avoir fermé sur lui les solides fermoirs de l'étui, ceux que je ne ferme que pour le transporter, en rendait l'accès plus difficile ensuite. J'ai bien essayé de les ouvrir sitôt le retour. C'était il y a plus d'une semaine. Peine perdue.
Comme si le transport était un dérangement dans nos relations. Il me faut retourner vers lui comme après une longe absence, le réaprivoiser, retrouver un rythme. Une fois le pas franchi, je le rejoue régulièrement. Pendant deux, trois semaines. Puis vient le jour de ma leçon de luth, à nouveau je l'emporte avec moi, le ramène, le repose, l'oublie. Et il lui faudra des jours pour remonter à la surface de ma mémoire - à la surface de mon envie.
Comme ce soir, où je vais rouvrir l'étui de mon luth. J'ai hâte.
Pendant quinze jours, tous les quinze jours. A peine plus.
A chaque fois que je transporte mon luth, il me faut une semaine, souvent plus, pour ensuite parvenir à le rouvrir. Comme si chaque voyage terminait quelque chose. Je le repose là où il dort, et je n'y reviens plus. Pendant une semaine. Ou plus. Comme si le fait d'avoir fermé sur lui les solides fermoirs de l'étui, ceux que je ne ferme que pour le transporter, en rendait l'accès plus difficile ensuite. J'ai bien essayé de les ouvrir sitôt le retour. C'était il y a plus d'une semaine. Peine perdue.
Comme si le transport était un dérangement dans nos relations. Il me faut retourner vers lui comme après une longe absence, le réaprivoiser, retrouver un rythme. Une fois le pas franchi, je le rejoue régulièrement. Pendant deux, trois semaines. Puis vient le jour de ma leçon de luth, à nouveau je l'emporte avec moi, le ramène, le repose, l'oublie. Et il lui faudra des jours pour remonter à la surface de ma mémoire - à la surface de mon envie.
Comme ce soir, où je vais rouvrir l'étui de mon luth. J'ai hâte.
dimanche 18 janvier 2009
8.
Je joue du luth.
C'est assez encombrant.
L'étui de forme bizarroïde m'arrive à la taille et a la corpulence d'un enfant, la souplesse en moins.
Pourtant son allure intrigante m'attire régulièrement des manifestations de sympathies auxquelles je ne sais jamais trop comment réagir. (Mode méfiant) "Qu'est-ce que c'est ? - Un tuba." (Mode pédant) "Qu'est-ce que c'est ? - C'est un luth, un luth baroque." (Mode rougissant) "Qu'est-ce que c'est ? - Un luth. - Vous en jouez ? Vous êtes professionnelle ? - Oh, non... - C'est pas grave, ça va venir !" car oui, il est inscrit sur mon visage que je suis destinée à devenir une grande concertiste.
Mais pas seulement. Ainsi en montant dans un wagon mon luth et moi croisons-nous souvent quelques regards exaspérés qui se transforment en expressions de soulagements dès que leurs auteurs se rendent compte que non, nous n'allons pas leur jouer un medley de folklore parisien avant de passer parmi eux merci.
Voire quelques attitudes franchement agressives, comme cette dame qui persistait à clamer qu'"il allait pas prendre deux places, le violon". Il n'a pas réagi, évidemment. Ce n'était pas bien malin de s'adresser à lui comme ça. D'abord il n'a pas d'oreilles. En aurait-il eu, il n'a pas de petites pattes. En aurait-il eu, je doute qu'il se soit reconnu dans une apostrophe aussi cavalière.
Mon luth a sa fierté.
Non, finalement, l'attitude que je préfère est peut-être encore celle des passants qui, apercevant la silhouette singulière, s'exclament : "Oh ! Une grande chaussure !"
C'est assez encombrant.
L'étui de forme bizarroïde m'arrive à la taille et a la corpulence d'un enfant, la souplesse en moins.
Pourtant son allure intrigante m'attire régulièrement des manifestations de sympathies auxquelles je ne sais jamais trop comment réagir. (Mode méfiant) "Qu'est-ce que c'est ? - Un tuba." (Mode pédant) "Qu'est-ce que c'est ? - C'est un luth, un luth baroque." (Mode rougissant) "Qu'est-ce que c'est ? - Un luth. - Vous en jouez ? Vous êtes professionnelle ? - Oh, non... - C'est pas grave, ça va venir !" car oui, il est inscrit sur mon visage que je suis destinée à devenir une grande concertiste.
Mais pas seulement. Ainsi en montant dans un wagon mon luth et moi croisons-nous souvent quelques regards exaspérés qui se transforment en expressions de soulagements dès que leurs auteurs se rendent compte que non, nous n'allons pas leur jouer un medley de folklore parisien avant de passer parmi eux merci.
Voire quelques attitudes franchement agressives, comme cette dame qui persistait à clamer qu'"il allait pas prendre deux places, le violon". Il n'a pas réagi, évidemment. Ce n'était pas bien malin de s'adresser à lui comme ça. D'abord il n'a pas d'oreilles. En aurait-il eu, il n'a pas de petites pattes. En aurait-il eu, je doute qu'il se soit reconnu dans une apostrophe aussi cavalière.
Mon luth a sa fierté.
Non, finalement, l'attitude que je préfère est peut-être encore celle des passants qui, apercevant la silhouette singulière, s'exclament : "Oh ! Une grande chaussure !"
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