D'abord il y eut le blond, Le rêveur, c'était en un autre lieu, j'habitais seule avec lui une chambre si petite, son étui seul prenait près d'un quart de la place disponible, je le déplaçais sans cesse pour déplier le lit, mettre la table, ranger des vêtements, mettre des chaussures. Une jolie voix lointaine, comme d'une jeune fille pâle aux yeux languissants. J'y passais des heures à apprivoiser les sons. Puis il fallut le rendre. Des adieux déchirants : comme on s'attache !
C'est un mois plus tard que je reçus Le Rouge. Sublime, haut en couleurs, d'une beauté altière et pleine comme une femme de trente ans, et cela le décrit à l'oeil comme à l'oreille. Voix ronde et longuement vibrante, chaleur du vernis. Lui n'avait pas de nom.
Alors je l'ai appelé Le Rouge, car c'est sa belle couleur, et en hommage à Rackham Le Rouge.
Vacarme Le Rouge. Alors que le plus puissant des luths, finalement, fait si peu de bruit - à peine plus que pour l'oreille de qui le tient serré contre lui.
vendredi 27 novembre 2009
mardi 24 novembre 2009
15.
Je joue du luth. A nouveau, après plus de dix mois de silence.
Une courte cicatrice sur mon poignet droit, dix mois résumés sur un centimètre et demi.
Hier je l'ai ressorti pour la première fois de son petit cercueil noir. Vingt-quatre cordes silencieuses le temps que mes tendons veuillent bien cesser de hurler.
Un peu de crainte. Qu'il soit devenu comme ces solitaires qui perdent l'usage de leur voix. Elle devient grêle, sèche, fragile, grinçante, inhospitalière.
Mais avant même de l'accorder, un simple effleurement ouvre déjà des mondes. Mon luth, à peine le touche-t-on, résonne comme un caveau, comme une porte d'église, comme l'univers étoilé sous sa table d'harmonie.
Une courte cicatrice sur mon poignet droit, dix mois résumés sur un centimètre et demi.
Hier je l'ai ressorti pour la première fois de son petit cercueil noir. Vingt-quatre cordes silencieuses le temps que mes tendons veuillent bien cesser de hurler.
Un peu de crainte. Qu'il soit devenu comme ces solitaires qui perdent l'usage de leur voix. Elle devient grêle, sèche, fragile, grinçante, inhospitalière.
Mais avant même de l'accorder, un simple effleurement ouvre déjà des mondes. Mon luth, à peine le touche-t-on, résonne comme un caveau, comme une porte d'église, comme l'univers étoilé sous sa table d'harmonie.
mercredi 21 octobre 2009
Galerie des mirages
Nous étions assis à cette table et le jour tombait. Les lumières dorées, les velours, les thés précieux, le bois sombre, rien n'était si chaleureux que la voix dont vous m'entreteniez cet après-midi là. Sa gravité, sa douceur, votre bienveillance et l'enjouement avec lequel vous m'amusiez, mélancolique, recouvraient toutes mes perceptions, ne laissant vaguement affleurer que ce contraste - les tons chauds de l'intérieur, la transparence des verrières sur la galerie glacée. J'étais si profondément absorbée dans votre présence que parfois le sens de vos phrases m'échappait. Vous me conseilliez le chocolat chaud. Vous étiez aimable, prévenant, généreux. Je m'hypnotisais de cet accord entre vous et vos lieux. Les vernis patinés, l'exquise architecture, le confort raffiné, les bruits discrets. Je n'osais presque rien dire, j'aurais eu tant à vous confier. Vous étiez ma peine et ma consolation. Mes sentiments pour vous, je les laissais s'éteindre sans bruit, comme meurent les braises, m'y réchauffant doucement dans cette lumière aux tons de miel. Par bonté vous vouliez bien n'en rien voir, et n'en avoir rien vu. Peu de musique, du thé, et puis un autre thé. Je suis assise à une autre table et de là je regarde aujourd'hui l'endroit où nous nous tenions alors. La salle m'avait paru plus grande, j'étais transie de froid. Chaque année les premiers brouillards me rappellent ce long après-midi d'automne et je vous écris.
Mais soudain un rien, un manque - la bizarre consonnance d'un nom, l'angle particulier d'une entrée - éclaire d'un jour brusque ma mémoire embrumée, dissipant l'illusion. C'était une autre galerie, un autre salon de thé, sous d'autres luminaires. Ce lieu que, du fond d'un souvenir engourdi, j'aurais eu tant de mal à reconnaître se dérobe à nouveau à mes sens ; ce thé que nous avons pris ensemble persiste quelque part, ailleurs, hors de ma vue, et retrouver le lieu pourra seul me confirmer que nous n'y sommes plus.
Mais soudain un rien, un manque - la bizarre consonnance d'un nom, l'angle particulier d'une entrée - éclaire d'un jour brusque ma mémoire embrumée, dissipant l'illusion. C'était une autre galerie, un autre salon de thé, sous d'autres luminaires. Ce lieu que, du fond d'un souvenir engourdi, j'aurais eu tant de mal à reconnaître se dérobe à nouveau à mes sens ; ce thé que nous avons pris ensemble persiste quelque part, ailleurs, hors de ma vue, et retrouver le lieu pourra seul me confirmer que nous n'y sommes plus.
lundi 28 septembre 2009
J'ai ma religion singulière.
Elle a ses fêtes, ses prescriptions, ses interdits propres.
Elle a ses pénitences et ses jeûnes.
Ses jours de colère. Ses résurrections.
Elle a ses prophètes et ses saints, son sacré, son sublime.
Pas d'excommunications.
Nul autre ne la suit.
Par temps de nuit, je m'y tiens serrée.
Elle a ses pénitences et ses jeûnes.
Ses jours de colère. Ses résurrections.
Elle a ses prophètes et ses saints, son sacré, son sublime.
Pas d'excommunications.
Nul autre ne la suit.
Par temps de nuit, je m'y tiens serrée.
jeudi 28 mai 2009
14.
Je joue du luth.
J'écoute du luth.
Et remonte ma mémoire.
A la première génération, il y eut quatre filles, aucun garçon. La quatrième de ces maudites filles en subit une telle culpabilité qu'elle donna par la suite toujours raison aux garçons, jamais aux filles, et fut une mère froide.
A la seconde génération, l'une des filles de la précédente souffrit tant de ce manque qu'elle demeura toujours enfant : toujours vulnérable, jamais responsable, proie pour l'homme vindicatif qui se l'était accaparée.
A la troisième génération, cet homme fut incestueux envers ses filles. Comment leur mère les aurait-elle protégées, elle dont il faut prendre soin comme si elle était l'enfant de ses propres enfants ?
La quatrième génération, tout le monde se demande pourquoi elle tarde tant à venir. Mais si chaque fille a subi pire que sa propre mère, connaît-on assez la valeur du temps mort ?
Je berce un luth contre mon ventre vide.
J'écoute du luth.
Et remonte ma mémoire.
A la première génération, il y eut quatre filles, aucun garçon. La quatrième de ces maudites filles en subit une telle culpabilité qu'elle donna par la suite toujours raison aux garçons, jamais aux filles, et fut une mère froide.
A la seconde génération, l'une des filles de la précédente souffrit tant de ce manque qu'elle demeura toujours enfant : toujours vulnérable, jamais responsable, proie pour l'homme vindicatif qui se l'était accaparée.
A la troisième génération, cet homme fut incestueux envers ses filles. Comment leur mère les aurait-elle protégées, elle dont il faut prendre soin comme si elle était l'enfant de ses propres enfants ?
La quatrième génération, tout le monde se demande pourquoi elle tarde tant à venir. Mais si chaque fille a subi pire que sa propre mère, connaît-on assez la valeur du temps mort ?
Je berce un luth contre mon ventre vide.
dimanche 5 avril 2009
13.
Je joue du luth.
Et je viens enfin de trouver de nouvelles basses très harmonieuses pour le thème des Folies d'Espagne sur lequel je brode sans discontinuer ces jours-ci.
Des basses profondes, vibrantes et obscures ce qu'il faut. Alors je les répète inlassablement à mon luth pour les lui faire goûter, je m'enfonce dans ces sonorités hypnotisantes comme dans une très suave et très lointaine méditation. Ce n'est pas trop difficile à jouer. C'est d'une beauté vertigineuse. Je m'en étourdis.
Et c'est précisément ce moment que choisit ma fichue douleur au poignet pour revenir de plus belle.
Et je viens enfin de trouver de nouvelles basses très harmonieuses pour le thème des Folies d'Espagne sur lequel je brode sans discontinuer ces jours-ci.
Des basses profondes, vibrantes et obscures ce qu'il faut. Alors je les répète inlassablement à mon luth pour les lui faire goûter, je m'enfonce dans ces sonorités hypnotisantes comme dans une très suave et très lointaine méditation. Ce n'est pas trop difficile à jouer. C'est d'une beauté vertigineuse. Je m'en étourdis.
Et c'est précisément ce moment que choisit ma fichue douleur au poignet pour revenir de plus belle.
vendredi 3 avril 2009
12.
Je joue du luth.
Matin et soir.
Comme jadis celle des araignées, j'ai décidé de vaincre ma peur des insectes xylophages. Et plutôt que d'enfermer toujours mon luth dans son petit cercueil, de le laisser prendre l'air, de lui faire une place sur une jolie table où vingt fois le jour je le croise du regard, posé bien à plat sur ses cordes, montrant sa coque brillante comme un gigantesque grain de café mordoré, le saisis avec précaution et lui parle un peu avec les doigts.
De nous deux, c'est moi la muette et lui l'aveugle.
L'inviter à s'installer ici, tout à côté, cela nous a beaucoup rapprochés je crois.
Et je me rassure en pensant que les vibrations du son éloignent sans doute les capricornes aussi efficacement que les fermoirs de métal ou l'odeur du bois de cèdre.
Matin et soir.
Comme jadis celle des araignées, j'ai décidé de vaincre ma peur des insectes xylophages. Et plutôt que d'enfermer toujours mon luth dans son petit cercueil, de le laisser prendre l'air, de lui faire une place sur une jolie table où vingt fois le jour je le croise du regard, posé bien à plat sur ses cordes, montrant sa coque brillante comme un gigantesque grain de café mordoré, le saisis avec précaution et lui parle un peu avec les doigts.
De nous deux, c'est moi la muette et lui l'aveugle.
L'inviter à s'installer ici, tout à côté, cela nous a beaucoup rapprochés je crois.
Et je me rassure en pensant que les vibrations du son éloignent sans doute les capricornes aussi efficacement que les fermoirs de métal ou l'odeur du bois de cèdre.
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